Overblog
Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
Flash Info:vers des grèves multi-sectorielles au Tchad,Idriss DEBY n'aura pas de répît //

Géo-localisation

Publié par Mak

.Interview avec Maha Abdelhamid, et cofondatrice de la première association pour la défense des noirs en Tunisie

 

Rencontrée à Paris, Maha Abdelhamid, est militante tunisienne, cofondatrice de la première association pour la défense des noirs en Tunisie. Elle prépare un doctorat en Géographie sociale à Paris X. Récemment, elle a publié une tribune dans la revue Jeune Afrique sur la problématique du racisme en Tunisie.

Dans l’interview qu’elle a accordée à la rédaction du blog de makaila, Maha revient sur son engagement en faveur d’une société tunisienne débarrassée de discrimination et des clichés dévalorisants dont sont victimes les noirs, selon, elle dans leur pays.

La Tunisie est-elle raciste ?

Enseignante et universitaire, Maha Abdelhamid tentera de nous éclairer sur cette question taboue en Tunisie. Elle propose également des solutions pour améliorer cette situation tout en lançant un appel à la solidarité en direction de tous les antiracistes et tous les défenseurs des valeurs humanistes, qu’ils soient en France, en Afrique, au Maghreb afin de soutenir les actions de sensibilisation que son association mène pour une prise de conscience dans l’opinion publique.

Interview exclusive

 

Blogmak : Bonjour Maha Abdelhamid ! Pourriez-vous dire à nos lecteurs : qui êtes-vous ?

Maha Abdelhamid : Je suis une citoyenne tunisienne, doctorante en Géographie sociale à Paris X. Je réside pour le moment à Paris.

Blogmak : vous avez publié une tribune dans l’hebdomadaire Jeune Afrique sur la situation des noirs en Tunisie. Qu’est-ce qui motive votre engagement pour défendre les noirs tunisiens ?

Maha Abdelhamid : Avant cette tribune, nous avons publié bien des textes sur la situation des noirs en Tunisie, et entrepris quelques actions, sur la toile comme dans la rue pour alerter l’opinion sur le fait raciste en Tunisie. Je dis « nous », parce que nous sommes tout un groupe et que mon action s’inscrit dans une démarche collective. Après la Révolution, il est urgent que les Tunisiens et la société civile prennent conscience de l’ampleur des brimades et des humiliations quotidiennes subies par une partie de la population : les citoyens noirs de Tunisie. C’est l’aveuglement et le silence sur cette question qui motivent mon engagement.

 

 

 

Blogmak : pensez-vous que les noirs tunisiens sont victimes d’exclusion sociale?

Maha Abdelhamid : Il est évident que la couleur de la peau n’est pas un « handicap » social absolu, il n’empêche, les faits sont là : dans toutes villes où la population noire est importante, elle appartient aux couches les plus pauvres de la population. Les cas de discrimination en raison de la couleur de la peau sont fréquents, en matière d’emploi, en matière de logement… Ces pratiques existaient depuis toujours, mais on en parle seulement aujourd’hui…

 

Blogmak : Pourtant, en Tunisie, le mariage entre blanc et noir est fréquent. A quel niveau se situe le racisme ?

 

Maha Abdelhamid : Ces mariage existent, mais ils ne sont pas banalisés. En attendant des recherches sociologiques circonstanciées, on peut affirmer que le nombre des familles qui refusent ces « mariages mixtes » (je n’aime pas cette expression pour sa connotation raciale) sont beaucoup plus nombreux que les familles qui l’acceptent comme un fait banal. Je peux même affirmer que ces mariages sont exceptionnels, et qu’ils sont perçus par beaucoup comme un fait anormal, voire honteux.

 

Blogmak : Y-a-t-il des termes péjoratifs qui dérangent dans la société tunisienne ?

 

Maha Abdelhamid : Les mots racistes et les adjectifs infamants pour désigner les noirs sont bien connus et en usage dans beaucoup de milieux. Et pas seulement dans les milieux populaires. On a pu voir à la une d’un journal une photo raciste et entendre des personnages publics exprimer impunément leur mépris des noirs.

 

Blogmak : du 18 au 21 mars dernier, vous avez participé à une campagne de marche contre le racisme en Tunisie dans plusieurs villes. Pourquoi avez-vous ciblé Djerba, Gabès, Sfax et Tunisie pour sensibiliser l’opinion publique ?

 

Maha Abdelhamid : Nous avons organisé cette marche à partir de villes comme Gabès et Djerba en raison de l’importance de la population noire dans ces villes méridionales et ciblé Tunis pour une raison évidente : c’est la capitale. Quant à Sfax, c’est d’abord la capitale du Sud, une ville dont la dynamisme civique est bien connue. D’ailleurs, c’est à Sfax que la Marche a été la mieux accueillie.

 

Blogmak : On a aperçu que dans vos différentes marches, des citoyens tunisiens qui ne sont pas noirs militent au sein de votre mouvement. N’est-ce pas une preuve qu’une portion importante de la Tunisie n’est pas raciste ?

Maha Abdelhamid : Il faut d’abord préciser que les citoyens qui ont participé à la Marche n’étaient nombreux, qu’ils soient noirs ou pas. Cela montre que le sujet est encore parmi les sujets tabous. Il y a un déni du phénomène raciste dans la société elle-même. Beaucoup de gens parmi les noirs eux-mêmes refoulent le sentiment d’humiliation et se voilent la face. Ceux qui ne sont pas noirs et qui ont participé à la marche savent qu’ils vivent dans une société raciste et c’est pour cette raison qu’ils sont sortis dans la rue pour crier non au racisme.

Blogmak : Sous Ben Ali, la question a été occultée, pensez-vous que les nouvelles autorités sont sensibles à vos revendications pour une société tunisienne sans discrimination ?

Maha Abdelhamid : Je ne le pense pas. Le fait que la question n’a pas été prise au sérieux par l’ANC (Assemblée Nationale Constituante) et que l’article 20 qui évoque l’égalité des citoyens devant la loi reste général, vague et non détaillé comme l’article 53 de la constitution égyptienne, par exemple, qui met l’accent sur les différentes sortes de discriminations (la couleur, l’ethnie, la religion…)

Blogmak : Bénéficiez-vous en Tunisie, de la couverture des médias locaux ?

Maha Abdelhamid : Un exemple : la télé nationale est venue filmer la Marche à Djerba le 18 mars, mais n’en a pas rendu compte. Le seul véritable relais médiatique est le réseau facebook, les chaînes et journaux sur internet. Il faut dire que notre mouvement est encore à ses débuts et les médias ne s’intéressent qu’aux grosses machines associatives… Parfois, on est carrément boycotté : la radio locale de Gabès a décidé d’ignorer la marche pour ne « pas diviser l’opinion ».

 

Blogmak : comment expliquez-vous que les tendances politiques et les organisations de la société civile tunisienne évitent cette épineuse question du racisme en Tunisie ?

 

Maha Abdelhamid : Avant d’analyser cet évitement, il faut faire le constat : la question du racisme en Tunisie n’intéresse pas grand monde dans la société civile tunisienne. L’argument qu’on entend souvent est : « ce n’est pas une priorité ». Cet aveuglement tient peut être au fait que la société dite civile veut garder une image idéalisée de la société tout court. Il faut dire aussi que le mouvement associatif et civique est encore à ses débuts. Soyons optimiste, la conscience viendra avec le temps. Cela dépendra aussi de notre détermination à faire entendre notre voix.

 

Blogmak : selon vous quelles sont les actions urgentes à mener pour faire évoluer les mentalités en Tunisie sur le débat autour du racisme ?

 

Maha Abdelhamid : D’abord, il faut déverrouiller les médias. L’urgence des urgences c’est l’accès à l’opinion à travers les moyens de communication afin que la question soit débattue dans l’espace public. Autre urgence, la diffusion de la culture antiraciste dans l’espace éducatif, à tous les niveaux scolaires. Enfin, la loi doit comporter un dispositif qui pénalise la parole et les comportements racistes. Bien sûr, tout cela suppose un mouvement antiraciste fort qui soit à même de sensibiliser les associations, les médias et l’opinion et de les convaincre que la lutte contre le racisme fait partie de la construction démocratique. Nous nous y employons.

 

Blogmak : quel est le message que vous souhaiteriez adresser à la communauté internationale pour demander son implication en faveur d’une société tunisienne égalitaire ?

 

Maha Abdelhamid : Je ne retiendrai pas le mot « implication ». Je préfère la solidarité. Tous les antiracistes et tous les défenseurs des valeurs humanistes, qu’ils soient en France, en Afrique, au Maghreb ou ailleurs sont solidaires les uns des autres.

 

Blogmak : Merci Maha Abdelhamid de nous avoir accordé cette interview.

Propos recueillis à Paris par Makaila NGUEBLA

 

Interview avec l'universitaire et militante tunisienne Maha Abdelhamid