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Flash Info:vers des grèves multi-sectorielles au Tchad,Idriss DEBY n'aura pas de répît //

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Publié par Mak

Après le Mali, la RCA en attendant le Tchad…

03 MARS 2014 | PAR ROBERT CHAUDENSON

Pour votre information sur les situations africaines réelles, ne comptez pas trop sur les médias français qui ne semblent même pas capables de nous donner des données fiables sur les Etats. Pour ma part, sans être son agent, je recommande depuis longtemps la consultation de "The World Factbook" qui émane de la CIA, sans que sa présence soit en rien dissimulée. Ainsi pour le Tchad, suffit-il pour accéder aux données nationales complètes de taper dans Google « Chad CIA »!). J'ai eu le plaisir d'entendre contester les données françaises et vanter celles de la CIA, comme je le fais moi-même, par Messieurs Glaser et Pons, dont la connaissance des terrains africains, est infiniment supérieure à celle de bon nombre de nos décideurs comme de nos diplomates, ces derniers étant même sanctionnés quand ils ont, rarement, le courage d’énoncer quelques vérités.

Je donne donc ici, à titre d'introduction à ce billet, quelques extraits du document de la CIA concernant les populations, les langues et les religions du Tchad sur lesquelles on entend bien des sottises, ainsi que les chiffres de la CIA sur les réserves et la production de pétrole, informations qui constituent assurément, même si l'on n’en parle guère, un élément important du problème. En effet, depuis l'affaire du Mali où les troupes tchadiennes ont joué un rôle essentiel et subi de lourdes pertes dont on n'a guère parlé, le Tchad et son président Idriss Deby sont devenus un élément fort de la politique française dans cette région, sans que le pouvoir soit accepté et soutenu par l'ensemble de la population :

« Population : Sara 27.7%, Arab 12.3%, Mayo-Kebbi 11.5%, Kanem, Bornou 9%, Ouaddai 8.7%, Hadjarai 6.7%, Tandjile 6.5%, Gorane 6.3%,

Fitri-Batha 4.7%, other 6.4%, unknown 0.3% (1993 census)

Languages : French (official), Arabic (official), Sara (in south), more than 120different languages and dialects

Religions : Muslim 53.1%, Catholic 20.1%, Protestant 14.2%, animist 7.3%, other 0.5%, unknown 1.7%, atheist 3.1% (1993 census)

Population : 11,193,452 (July 2013).

Pétrole : réserves 1.500 milliards de barils ; production par jour 125.000 barils » The World Factbook.

Comme le montrent les chiffres de la CIA et, comme l'a rappelé l'un des deux experts que j'ai mentionnés lors de l’émission de Calvi, le Tchad n'est nullement un Etat totalement musulman voire islamique, comme on le donne souvent à croire , non sans quelque intention. On en persuade d’autant plus facilement que l'arabe est avec le français une des deux langues officielles du Tchad (sans que, pour autant, ces langues y soient réellement parlées !) et que la population tchadienne est pour moitié environ musulmane ; il n'empêche que les chrétiens constitue tout de même environ le tiers de la population totale de cet Etat.

Faire croire que tous les soldats des forces tchadiennes envoyées en RCA sont musulmans est évidemment quelque peu excessif. Comme le rappelle l'auteur tchadien d'un texte que je cite plus loin, Houle Djonga Djonkamla, « le premier militaire tchadien tombé dans le cadre de la mission de soutien en RCA, l'adjudant-chef Adoum Boksou, était de confession chrétienne catholique et il a été inhumé selon les rites catholiques. C'est la preuve qu'on doit éviter la confusion qui veut que les Tchadiens musulmans soutiennent les musulmans en RCA. ».

Il en est sans doute autrement des irréguliers et des mercenaires en rupture d’engagement de toutes sortes qui se sont réfugiés en RCA à la suite des événements de Libye, puis de la reprise en main du Mali. De toute façon ces gens-là, reîtres de sac et de corde, qui sont les plus actifs et les plus redoutables dans les massacres et les pillages, ne sont nullement en République Centrafricaine au titre du contingent officiel africain et qu’ils sont tout prêts à trouver d’autres lieux de nuisance.

Il est toutefois clair que, même hors de la communauté chrétienne de RCA, les Centrafricains ne veulent plus des Tchadiens, civils comme militaires. On peut ainsi lire dansTchadactuel du 20 février 2014 : « le Tchad a annoncé avoir mis fin à son opération de rapatriement sous protection militaire de ses ressortissants établis en Centrafrique. Un dernier convoi à destination du Tchad a quitté Bangui mercredi matin sous escorte de soldats tchadiens et de militaires de la force africaine (MISCA) donnant lieu, comme à chaque départ, à des manifestations d'hostilité de foules en colère contre les civils militaires tchadiens. »

Il est évident que, dans les affrontements interethniques, on a du mal à faire une distinction claire entre les Tchadiens, très nombreux en Centrafrique ; ils sont parfois pour certains, des combattants et des soldats tchadiens de la MISCA et ont été accusés de complicité avec les combattants de la Seleka, majoritairement musulmans, en dépit du fait que le Tchad lui-même a toujours nié de telles connivences. Les confusions ont été d'autant plus faciles et grandes que, comme je l'ai précisé ci-dessus, un très grand nombre d'irréguliers tchadiens ou non, musulmans ou non, ont profité de la situation centrafricaine pour se livrer à des exactions et des pillages

La version officielle des faits est à examiner de plus près et les responsabilités du Tchad comme de la France sont à prendre en compte. Les militaires français étaient déjà présents en 2003 quand le président Ange Patassé a été renversé, comme ils l’étaient toujours en 2013, quand le président Bozizé a été renversé à son tour par la Séléka. Même si la France, à ce moment-là, s'est refusée à intervenir, comment imaginer qu'elle n'ait pas choisi volontairement de laisser faire les choses ! Quant au rôle du Tchad au Mali comme en RCA, on peut le discuter, mais il est certain que, parmi les troupes africaines, les Tchadiens étaient de loin les mieux entraînés et les plus aptes à intervenir. Il est donc probable que le départ des Tchadiens de Bangui amènera la création de nouvelles milices et fera naître de nouveaux conflits, puisque les militaires français ne seront , au mieux, que 2000 cantonnés pour l'essentiel à Bangui, dont la moitié, non combattante, est planquée et dont le reste a des fonctions qui sont plutôt de celles de la gendarmerie que d'une armée de terrain efficace. Comme au Mali, les Tchadiens ont fait l'essentiel du travail, ce que montrent les pertes mêmes qu'ils ont subies.

J'en terminerai avec ce point en citant les propos de Houle Djonga Djonkamla quetj'ai déjà évoqué et qu’on peut lire dans le Blog Makaila du 6 janvier 2014 : « Le Conseil Patriotique des Forces pour le Changement (CPFC) a toujours pensé que la solution au conflit qui nous oppose au gouvernement du Tchad est politique. Il doit être résolu à travers un dialogue politique inclusif comme nous l’avons toujours souhaité. La lutte armée est envisagée lorsqu’il n’y a aucune porte ouverte pour le dialogue. Nous sommes conscients que non seulement la situation en RCA est dangereuse pour la stabilité au Tchad, mais nous avons le Nigeria, la Lybie, le Sud Soudan et le Darfour Soudanais qui sont des foyers en ébullition. Mais dans tous ces pays la solution passera par le dialogue. C’est pourquoi nous pensons que le gouvernement doit saisir cette accalmie pour lancer un véritable dialogue entre les différentes parties tchadiennes afin de consolider la stabilité précaire dans notre pays. ».

Curieusement, dans ce jeu de billard diplomatique multibandes qu'on observe dans cette zone de l'Afrique, on peut constater que, souvent, l'intervention dans un pays suppose chez les intervenants l'idée d'agir en même temps, voire surtout, sur le pays voisin. Une partie de l'intérêt de la France pour le Mali, tient, d’abord, à sa proximité avec le Niger, où se trouve la principale source de l’alimentation en uranium que la France garantit à tous les clients de son industrie nucléaire (français ou étrangers).

L'intérêt pour la RCA, Etat longtemps négligé au plan politique (sauf pour ses diamants !), tient désormais, à sa proximité avec ses voisins du Tchad et du Soudan qui sont devenus des enjeux pétroliers considérables, dont bien entendu la Chine ; en premier lieu, ne se désintéresse pas (Au Tchad, Les Chinois produiront 50.000 barils/jour pour l’exportation à la fin de 2014. Ils en produiront aussi 18.000 pour la raffinerie).

Tout cela suscite non seulement des convoitises extérieures, mais agit de façon très forte sur la politique intérieure des pays, en particulier dans le cas du Tchad. Le lobby pétrolier tchadien réunit, en effet, sous la houlette et au bénéfice de la « Première Dame » du Tchad, Madame Hinda Deby. Ce lobby, mis en place depuis 2007, a promu Mahamat Kasser à la tête du secteur pétrolier. Le but recherché est simplement une main mise totale sur les recettes du secteur, piloté par le cabinet « Cameroun Audit Conseil » (CAC) . Tout se passe donc à l’étranger et aucun ministère tchadien n’est convié aux réunions et associé aux décisions. Le ministère des finances, l’organe compétent de l’Etat tchadien y est toujours absent. Le CAC encaisse les commissions et une partie du bonus qu’il les repartit entre les différents membres du lobby, y compris , d'abord, la Première Dame » tchadienne ! Mieux encore, la part des profits revenant au Tchad est, elle-même, commercialisée par un bureau … à Dubaï dirigé par le frère du TPG Zen Bourma, toujours sous la supervision de la Première Dame.

La manne pétrolière ne se déverse donc pas dans le Trésor public tchadien comme on pourrait le penser, mais plutôt dans les poches de certaines et de certains "oligarques". Les cheminements décisionnels et financiers, gérés "off shore", sont des plus malaisés à saisir et s’opèrent pour l’essentiel hors du Tchad.

Et la RCA dans tout cela ?

Les quelques centaines de milliers de francs de diamants de la RCA, qui s'évaporent désormais Dieu sait où, au lieu de constituer des cadeaux comme sous Bokassa, ne pèsent pas grand-chose au regard des ressources pétrolières en jeu au Tchad. En revanche, les affrontements religieux, nouveaux et inouïs, risquent d'avoir dans le pays des conséquences dramatiques, en particulier dans le domaine alimentaire, puisque la production agricole locale actuelle fait que la République centrafricaine, difficile à approvionner, est très loin désormais de la situation d'autosuffisance qu'elle a pu connaître dans le passé. Donc, après la guère civile et les massacres, la famine !

Les propos de Houlé Djonkamla repris par Médiapart