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Flash Info:vers des grèves multi-sectorielles au Tchad,Idriss DEBY n'aura pas de répît //

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Publié par Mak

Laser du lundi : Grand bruit et faible lumière autour de l’affaire Habré (Par Babacar Justin Ndiaye)

 

Laser du lundi : Grand bruit et faible lumière autour de l’affaire Habré  (Par Babacar Justin Ndiaye)

L’affaire Hissène Habré génère un grand bruit, mais distille une faible et éparse lumière. La vivacité incessante du débat et la fureur partagée entre pro et anti-Habré confortent la confusion. Et, par ricochet, barbouillent le tableau des réalités. En outre, les lettres en rafales que Mme Fatimé Raymonne Habré adresse au Président Macky Sall ; la réponse approximative, brouillonne et politicienne de Mme Zahra Iyane Thiam Diop ainsi que l’épisode controversé impliquant les officines de communication rattachées aux Chambres Africaines Extraordinaires – l’escapade discrète, à Ndjamena, d’une escouade de journalistes triés sur le volet – occultent davantage la trame des évènements.

 

Apparemment, on veut réussir deux prouesses : violer l’Histoire et lui donner de jolis enfants. Impossible ! En effet, l’Histoire avec un grand H est un tout, une totalité avec ses zones grises et ses séquences claires. Elle est aussi une grande hache qui hache implacablement les contre-vérités, les impostures et les manipulations nombreuses dans cette affaire Habré. D’où la nécessité de conduire une promenade dans les dédales sanglants et sinueux de la trajectoire empruntée par le Tchad et ses élites. Des labyrinthes dans lesquels Hissène Habré a forgé – ambitions politiques obligent – sa carrière. Du reste, revisiter le parcours personnel de Hissène Habré dans le parcours historique du Tchad aura au moins quatre vertus : éclairer l’opinion, corriger les lettres de Mme Habré, démasquer la collusion franco-libyenne et placer les magistrats (mortels) des Chambres Africaines Extraordinaires (CAE) devant leurs responsabilités et face à leurs destins respectifs.

 

Dans ses lettres, Mme Fatimé Raymonne Habré Meyer – elle est la fille du Français Adolphe Meyer – porte au pinacle le nationalisme du Président Hissène Habré. Moi, je nuance ce nationalisme acquis au zénith voire au crépuscule de la carrière. Pas à l’aube. Car Hissène Habré doit une fière chandelle au Colonel De la Chapelle, administrateur militaire du Borkou- Ennedi-Tibesti (le BET) qui l’a déniché puis parrainé. Un parrainage qui a ouvert à Habré, une courte carrière préfectorale à Moussoro puis les portes de l’Institut d’Administration Publique de Paris (ex-ENFOM) où il baigne dans la même promotion que l’ambassadeur André Lewin. Retour au Tchad dans les arcanes du pouvoir de François Tombalbaye (un fantoche installé par la France) Habré est envoyé en mission à Alger. Objectif : négocier la paix avec le Docteur Abba Siddick, chef du Front de Libération National du Tchad (FROLINAT) depuis la mort d’Ahmath Abatcha, tué au combat par les Légionnaires français. J’ai moi-même rencontré le Docteur Abba Siddick, en compagnie de journalistes algériens, dans sa résidence du quartier Hydra, sur les hauteurs d’Alger. En présence de son épouse française (encore les Français) et…de son gros chien noir. Je garde le silence sur la teneur de cette conversation qui éclaire des pans entiers de l’Histoire contemporaine du Tchad.

 

La vérité historique est que l’émissaire Hissène Habré n’a pas convaincu le Président (très méfiant) du FROLINAT. Après l’Algérie, Habré est allé en Libye (oui, oui, il a séjourné chez Kadhafi) avant de rallier la rébellion de Goukouni Weddèye. C’est le temps des épisodes obscurs : rupture avec Tombalbaye, capture de l’otage – réalité ou mise en scène – Françoise Claustre née Steiner (une Luxembourgeoise), versement de rançons, livraison d’armes par le SDECE ancêtre de la DGSE etc. Patatras le Commandant Pierre Galopin est assassiné par les rebelles du Conseil de Commandement des Forces Armées du Nord (CCFAN). On est dans le Tchad des années 70. La France tire les ficelles. Et Hissène Habré (il n’est pas encore nationaliste) est, à la fois, un rebelle anti-impérialiste et un maquisard pro-français.

 

Une ambigüité dictée par de fortes convictions ou par une fine stratégie ? En tout cas, sa cousine Cheddeï – taupe de la France ou agent double –  sert d’interface entre lui (Hissène Habré) et le Colonel Gourvenec (un Eurasien ou métis franco-vietnamien) qui commande la Garde Nomade et dirige les services secrets de Tombalbaye, au titre de l’assistance technique. La pauvre Cheddeï finira ses jours à Bordeaux, paralysée des deux jambes. Subitement, la France accélère la cadence, en balayant Tombalbaye. Après une parenthèse meublée par une clique d’officiers putschistes, l’ambassadeur de France, à l’époque, Son Excellence Louis Dallier reçoit l’ordre d’écarter le Général Félix Malloum et d’installer Habré. La directive a émané de René Journiac, conseiller de Valéry Giscard d’Estaing, en charge des Affaires Africaines.

 

Panique du Colonel Kadhafi (l’autre artisan de l’insatiabilité du Tchad) qui ne digère pas l’arrivée au pouvoir d’un homme (Hissène Habré) qui n’est pas une de ses marionnettes. C’est le point de départ (indiscutable) du nationalisme farouche de Hissène Habré. D’abord dirigé contre l’expansionniste et l’annexionniste Kadhafi. Ensuite orienté contre la France désireuse de passer, par pertes et profits, la bande d’Aouzou sur l’autel d’une entente avec la Libye grand acheteur d’avions Mirage. Le tournant nationaliste de la carrière du Président Habré est ainsi opéré dans un contexte où –  pour sortir victorieux du bras de fer avec Kadhafi – il a fallu nécessairement se rapprocher de l’Amérique de Ronald Reagan plus ferme à l’endroit de Tripoli. Un changement d’alliances toujours risqué dans le pré-carré.

 

François Mitterrand rencontre Mouammar El Kadhafi sur l’île de Crète, en Grèce, où le scénario du renversement de Habré est établi suivant un parfait partage des rôles. Le très riche Kadhafi fournit une armée clé en main (des milliers de Toyota armées) le Soudan de Gaafar El Niméri prête son territoire et la France assure la planification militaire via la DGSE qui a déjà débauché et enrôlé les Colonels Idriss Déby, Hassan Djamous (le vainqueur des batailles de Ouadi Doum et de Faya-Largeau) et le ministre de l’Intérieur Ibrahim Itno. C’est un agent français du nom de Paul Bonnefous qui a conduit Idriss Déby jusqu’au Palais de Ndjamena vite évacué par le vaincu et fuyard Hissène Habré.

 

Dans un tel contexte de guerre, Hissène Habré et sa DDS (police politique) ont effectivement dérapé. Mais la DDS a eu des visages, c’est-à-dire des directeurs bien connus comme Ahmath Fadhil et Goukouni Guett. A ne pas confondre avec Goukouni Weddèye. Il ne s’agit nullement d’absoudre Hissène Habré dont la responsabilité de chef d’Etat (donc chef de toutes les institutions exécutives) est engagée. Sa responsabilité équivaut à celle de ATT qui ne commandait ni le théâtre des opérations à Gao ni la compagnie du capitaine Sékou Traoré alias BAD, décimée à Aguelhok, faute de munitions et de renforts. Le hic est que la propagande occidentale a habilement chloroformé l’opinion en diabolisant Habré, d’un côté ; et en donnant le bon Dieu à ATT sans le confesser, de l’autre.

 

Dans cette stratégie d’endormissement de l’opinion, la Libye de Kadhafi a tellement acheté les consciences en Afrique au sud du Sahara, que les sociétés civiles et les intellectuels ont été muets sur les massacres commis dans les villes et villages du Nord-Tchad, par les chasseurs-bombardiers de Tripoli pilotés par des contractuels palestiniens et syriens. Quand des dictateurs africains tuent des citoyens africains, les ONG hurlent à juste raison ; mais lorsque des mercenaires arabes venus d’Asie (Palestine et Syrie) bombardent les hommes et le cheptel au Sahel, elles observent un silence coupable.

 

Toutefois la pression des victimes et de leurs sponsors serait vouée à l’échec sans la coopération de l’Etat du Sénégal. Jamais acquise sous Diouf, elle a évolué en dents de scie sous Wade. C’est finalement  avec l’avènement de Macky Sall que le Rubicon a été franchi à la vitesse d’un bolide. Un coup d’accélérateur qui a abouti – après un arrêt ignoré ou bousculé de la CEDEAO – à la création des fameuses Chambres Africaines Extraordinaires, c’est-à-dire des juridictions étrangères logées dans les juridictions sénégalaises. Ici, le silence du PS, membre du gouvernement et de la majorité, est frappant. Après tout, c’est leur leader Abdou Diouf qui a été l’artisan de l’accueil de Hissène Habré à Dakar. En outre, c’est bel et bien l’avion de commandement La Pointe de Sangomar qui est allé, à Douala, chercher Madame et les enfants Habré. Seul le socialiste Abdou Salam Kane alias ASAK a exprimé ouvertement, dans une chronique publiée par le Populaire,  son désaccord avec Macky Sall. Ousmane Tanor Dieng a avalé la couleuvre (arrestation de Habré) sans réaction. Du moins publiquement.

 

L’autre monstruosité difficile à valider est la juridiction extraordinaire et bigarrée des Chambres Africaines. Un mécanisme hybride (mélange de système interne et de système externe) qui fonde la réserve et la gêne de certains observateurs confrontés à une curiosité sans précédent dans l’Histoire judiciaire et dans le panorama juridictionnel du Sénégal. L’ancien Président de la Cour Suprême du Sénégal Ousmane Camara, par exemple, a émis des réserves argumentées à l’endroit des CAE. Le malaise est d’autant plus accentué que le tombeur de Habré, en l’occurrence Idriss Déby, finance le procès d’un ex-Président qui lui a donné des galons et des responsabilités durant presque dix ans. D’ores et déjà, le sentiment d’une traque téléguidée est solidement établi. Même si la gouvernance Habré n’est pas au-dessus de tout soupçon. Bien au contraire.     

 

Au demeurant, ce procès sera celui de l‘Histoire récente du Tchad au cœur de  laquelle la France et la Libye ont fait irruption de façon récurrente, tantôt en collision, tantôt en collusion, par partis politiques ou groupes armés interposés. Bref, il (le procès) dévoilera un climat de guerre sans fin, dans lequel le respect des droits de l’homme et la protection de la vie du citoyen ont eu du mal à fleurir. Pas étonnant donc que la police politique de Habré, la sinistre Direction de la Documentation et de la Sécurité (DDS), ait joué dans une tragédie aux séquences, à la fois ouvertes et secrètes, une partition spécialement infernale, comme savent justement le faire les Services spéciaux.    

 

Dans cet ordre d’idées, les juges des Chambres Africaines Extraordinaires doivent être très attentifs aux déballages de Abdallah Senoussi, ex-directeur des renseignements libyens actuellement emprisonné et interrogé.  Beaucoup de certitudes vont vaciller, à défaut de s’écrouler. Entamé en Mauritanie, son interrogatoire est en cours sur le sol libyen. Senoussi a fait une révélation de taille. Selon lui, Ahmath Acyl (un des chefs de factions tchadiennes) n’a pas été tué accidentellement par les pales d’un hélicoptère. Il a été liquidé par des barbouzes de Kadhafi qui ont intercepté le courrier dans lequel il a formulé sa disponibilité à faire la paix avec le Président Hissène Habré. Une perspective de fissure du bloc pro libyen qui n’enchantait guère l’ancien maitre de la Libye.  

 

PS : la France n’a jamais pardonné à Hissène Habré la mort du Commandant Galopin dont la famille est voisine et proche de celle de Jacques Chirac en Corrèze. Sur le Tchad, je conseille aux magistrats des CAE de lire les mémoires de l’ambassadeur Stéphane Hessel, les témoignages du Général Edouard Cortadellas et les confidences de Mme Lucienne Bangui, une Niçoise épouse du ministre Antoine Bangui longtemps emprisonné sous Tombalbaye.