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Flash Info:vers des grèves multi-sectorielles au Tchad,Idriss DEBY n'aura pas de répît //

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Publié par Mak

Saleh Kebzabo (Opposant tchadien) sur « Questions Directes » : "Tous les tchadiens ont été touchés par les crimes de Hissène Habré"

 

Le 14 mars 2014, Alassane Samba Diop a reçu Saleh Kebzabo, Président de l'Union Nationale pour le Développement et le Renouveau (UNDR) et opposant tchadien au président Idriss Déby sur l'émission de TFM « Questions Directes ». Ils ont évoqué notamment l’affaire Hissène Habré. En voici les principaux extraits sur l’affaire Habré.  Toute l'émission peut être consultée sur  http://www.youtube.com/watch?v=fTs8S2pqTjU#t=454

Alassane Samba Diop : Vous êtes opposant tchadien. L’actualité au Sénégal aujourd’hui c’est l’affaire Hissène Habré. Vous la suivez un peu.  Par rapport à son arrestation, par rapport au procès qui est programmé avec les Chambres africaines extraordinaires, quelle analyse en avez-vous ?

Saleh Kebzabo : Je voudrais d’abord dire que l’affaire Hissène Habré qui est aujourd’hui, d’essence tchadienne est devenue une affaire africaine. D’abord du fait de la délocalisation de ce procès : Hissène Habré est dans ce pays depuis maintenant 23 ans je crois, et le Sénégal en a fait son affaire, c’est tout à fait normal. Il va être jugé ici. Du fait aussi du caractère spécial du tribunal qui a été créé à cet effet et qui fait donc qu’aujourd’hui cette affaire est devenue une affaire continentale, voire une affaire mondiale. Je pense que, de prime abord, ce qu’il faut faire remarquer dans cette affaire, c’est le fait que ce procès doit être didactique : en ce sens que – nous espérons en tout cas –  que tous les dictateurs aujourd’hui en place en Afrique, ils sont nombreux, devraient se dire qu’ils ne sont à l’abri de rien du tout. Tant qu’ils sont des démocrates, tant qu’ils font de la bonne gouvernance, tant qu’ils ne tuent pas et tant qu’ils ne pillent pas, c’est cela que l’on demande pour l’Afrique. Mais quand on est au pouvoir pour se comporter comme Hissène l’a fait, avec une cohorte de morts dont on sait que la Commission d’enquête a pu établir au bas mot 40 000 morts environ, je crois que c’est inadmissible. Ça doit se payer. Et il le faut qu’il le paie, comme tous les crimes de sang, comme tous les crimes économiques commis dans nos Etats, ils ne doivent pas être impunis. C’est ça la grande leçon je crois qu’il faut tirer de ça. Et c’est pour cela que je souhaite que ce procès se déroule vraiment dans les conditions les meilleures, dans les meilleures conditions de transparence, d’équité. Que Hissène Habré lui-même puisse vraiment s’exprimer comme il le veut, comme il le souhaite, et que sa défense le soutienne, et que, aussi, l’Afrique suive ce procès, que le Sénégal suive ce procès, que le Tchad suive ce procès, et que l’Afrique en général puisse suivre ce procès, de telle sorte qu’on nous fasse pas de compte-rendu tronqué qui puisse arranger tel ou tel côté. Que chacun puisse en faire sa leçon, en tirer sa leçon, que chacun puisse analyser ce qu’il aura vu et entendu. Je crois que cela sera vraiment une bonne leçon dans l’histoire africaine. Je peux vous dire qu’au Tchad ce procès est attendu avec beaucoup d’attention, beaucoup d’intérêt, beaucoup de curiosité même.

ASD : Comment les populations justement au Tchad voient ce procès ? Est-ce que derrière ce procès, elles ne voient pas leur ancien chef en train d’être jugé, quelque part en Afrique ? Parce que il y a une controverse autour de ce procès. Certains estiment que Hissène Habré, ce qu’on lui reproche, il ne l’a pas fait, ceux qui sont de son camp. D’autres estiment qu’il faudrait qu’il soit jugé en Afrique, qu’il ne soit pas jugé ailleurs comme on le fait avec les chefs d’Etat africains, avec Laurent Gbagbo aujourd’hui qui est à La Haye, et Charles Taylor qui est jugé à La Haye aussi, à la CPI ?

SK : Il me serait difficile de prendre part dans ce débat, a-t-il tort ou raison. J’observe tout simplement que au Tchad durant les 8 années de pouvoir de Hissène Habré, il y eu beaucoup de gens en prison, il y a eu beaucoup de gens qui sont morts en prison. Et il n’y a pas aujourd’hui un seul Tchadien qui va vous dire qu’il n’est pas courant. Il n’était peut-être pas au courant. Mais tous les Tchadiens d’une façon ou d’une autre sont touchés par ces crimes qui ont été commis, parce que si ce n’est pas un parent direct, c’est un parent indirect ou c’est un ami ou c’est une relation. C’est en cela que cette affaire elle est emblématique. Tous les Tchadiens s’y intéressent parce que tous les Tchadiens sont concernés d’une façon ou d’une autre. Donc maintenant…. Je pense qu’il serait fallacieux de vouloir défendre Hissène Habré en disant qu’il n’est auteur de rien du tout. Veut-on dire que parce qu’il est chef d’Etat il n’a pas lui-même exécuté les personnes arrêtées ou n’a-t-il pas contribué ou participé à des opérations d’interrogatoires ou de torture ? Il y a des témoignages. Il y a des témoignages, je pense que ces témoignages-là sont plus forts que ce que d’aucuns disent juste parce qu’ils sont partisans de Hissène.  Le problème aujourd’hui n’est plus de mon point de vue d’être partisan ou contre Hissène. Le problème c’est, comme je l’ai dit tout à l’heure, de faire en sorte que ce procès apporte quelque chose à l’Afrique. C’est en ça que c’est important.

ASD : Dans l’affaire Hissène Habré, certains estiment aujourd’hui que l’actuel président Idriss Déby était avec Habré en tant que chef d’état-major de l’armée tchadienne, qu’il a une part de responsabilité, ce que réfutent les gens de Idriss Déby, en disant que non, il n’était pas directement sur le terrain en train de faire ces affaires.

SK : A l’évidence, l’actuel chef de l’Etat Idriss Déby était aux affaires. Il a été responsable du service de renseignements en tant que commissaire… en tant que conseiller à la sécurité du Président de la République, mais il été aussi chef d’état-major, donc il a dirigé les troupes. Certains l’ont même vu sur le terrain. Mais, cela étant, je pense que tout cela va se dénouer pendant le procès. Je vous rappelle que les Accords signés permettent aux tribunaux d’interroger tout le monde. Personne n’est à l’abri de quoi que ce soit.

ASD : Même le chef d’Etat ?

SK : Les chefs d’Etat eux-mêmes vont être interrogés. Donc Idriss Déby, il le sait, il l’a dit, qu’il était à la disposition des tribunaux, va aussi être interrogé. Et s’il a donc des moyens de défense qui lui permettent de prouver, de démontrer qu’il n’était impliqué en rien du tout dans tout cela, je pense que les choses se clarifieront d’elles-mêmes. Si c’est le cas contraire, là aussi je pense que l’on établira les faits et la vérité.  Hissène Habré lui-même, il est là. Il est là pour dire les choses, pour dire les faits, non pas de façon démagogique ou mensongère mais de dire de façon précise comment les choses étaient dirigées sous son mandat. Comment est-ce que les services que l’on appelle par exemple la DDS, qui était la police, le bras armé du pouvoir, qui était une police terrible – jusqu’au aujourd’hui quand vous dites DDS au Tchad ça évoque quand même un certain nombre de souvenirs chez certaines personnes – donc est-ce que Hissène Habré ambitionne de dire qu’il n’a pas contribué à la création de la DDS, qui était sous son service direct ? Je ne pense pas. Peut-il dire aujourd’hui qu’il n’a pas participé aux opérations, qu’il n’a pas donné des instructions aux militaires pour sévir dans telle ou telle région comme le disent certains, notamment le Septembre noir de 1984 où beaucoup, la plupart des intellectuels du Sud ont été systématiquement assassinés ? Non. Je pense qu’il y a une responsabilité que chacun doit assumer et il doit pouvoir l’assumer tout à fait normalement, que ce soit Hissène Habré, que ce soit Idriss Déby, ou d’autres tapis dans l’ombre, qu’on ne connaît pas mais qui vont être démasqués. Je crois que, il est tout à fait normal qu’un procès comme celui-ci, équitable et transparent, puisse établir les faits et que les uns et les autres demandent pardon au peuple tchadien et aux Africains. C’est à ça que l’on devrait de mon point de vue aboutir. Parce que je ne vois pas, 30 ans après les faits, que l’on puisse juger quelqu’un à la pendaison ou à la fusillade. Je pense que, pour moi en tout cas, l’objectif final c’est d’arriver à une sorte de réconciliation, à une sorte de pardon généralisé. Avec tout le temps qui s’est passé de toute façon, beaucoup de gens ont oublié, et pour que ceux qui n’ont pas oublié puissent pardonner et que ceux qui demandent pardon le fassent de façon humble, c’est tout ce que on leur demande, et non pas d’aller se murer dans des défenses ridicules.

 

 

Interview de Saleh Kebzabo à Tfm