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Flash Info:vers des grèves multi-sectorielles au Tchad,Idriss DEBY n'aura pas de répît //

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Publié par Mak

 

Communiqué n°004

 

 

Voir la vie en rose à Ndjamena, Doha de l'Afrique

 

 

S'ils l'ont dit à la télé, c'est que cela doit être vrai... D'ailleurs, ils ne font pas que le dire à la Télé Tchad, ils le claironnent, affublant Ndjamena de tous les surnoms : la vitrine de l'Afrique, la perle du Sahel, la Doha du continent... Arrêtons-nous un instant sur ce dernier terme : je suis allé à Doha et je me souviens des buildings tutoyant les étoiles, des autoroutes neuves luisant sous le soleil de midi, des arrêts de bus climatisés, des yachts amarrés au port, d'une opulence sans limite... Pourtant, lorsque je sors le matin dans la rue ndjamenoise, je ne vois rien de tout cela. J'essaye pourtant mais j'éprouve une difficulté infinie à trouver une quelconque ressemblance entre le City center de Doha et la Place de la nation de notre capitale. Pas un bâtiment ne dépassant les trois étages (à part les villas appartenant à la famille présidentielle), pas un centre d'affaires, pas un supermarché digne de ce nom, ah zut !, j'avais oublié que le Tchad était dernier au classement Doing Business de la Banque Mondiale. D'ailleurs, même si je ferme les yeux, le cahotement irrégulier de la latérite sous les roues de mon véhicule me rappelle que toutes les artères de la capitale sont loin d'être goudronnées.

 

Le soir, n'ayant pas les moyens, comme les rejetons du Président, de prendre mon jet privé pour aller écumer les boîtes de la Porte Maillot à Paris, je cherche désespérément le moyen de m'amuser un peu. Le plus souvent, à 23 heures, harassé d'ennui, je monte dans ma vieille R5 et je sors faire un tour. Alors, je sillonne une ville-fantôme. On dirait Fukushima après le tsunami. Je longe les « Champs Elysées de Ndjamena », alias l'avenue Charles-de-Gaulle et un choix cornélien s'impose invariablement à moi : entrer dans un des quelques bars qui la borde et me retrouver nez-à-nez avec un doungourou du Palais Rose passablement aviné et armé (ce qui le rend sensiblement dangereux) ou rentrer chez moi retrouver mes chers moustiques, mes fidèles compagnons. Préférant le paludisme à la mort par balles, j'opte toujours pour la seconde solution.

 

Un jour, une fois n'est pas coutume, j'ai eu une brillante idée. Je me suis dit que faute de buildings luxueux, de routes en bon état et de centres de loisirs, j'allais pouvoir passer le temps en surfant sur Internet. Ca aussi, ils l'ont dit à la télé, que, grâce à la bienveillance de Son Excellence Monsieur le Président de la République, Chef de l'Etat, le Général-d'Armée-Sultan-Petit-fils-de-tueur-de-dinosaure-à-deux-têtes Idriss Deby Itno Khamis, Ndjamena était désormais relié à la fibre optique. Je me précipite à la boutique Airtel pour y acheter un modem et fier comme Artaban, je cours l'installer à la maison. A nous deux l'ennui ! Sauf qu'il y a un petit problème : cela fait trois jours que le courant est coupé. Fataliste, j'attends qu'il revienne : les heures passent, la nuit déroule son ombre, l'aube embrase le monde, le soleil touche son zénith, il redescend vers l'horizon, quand tout à coup, des cris retentissent. Le Tchad a-t-il gagné la Coupe du Monde de foot ? Non... Ce sont mes petits frères qui crient avec enthousiasme : « Courant djabo, courant djabo ! ». Et la lumière fut... J'en ai les larmes aux yeux : c'est tellement beau un miracle.

 

Fébrile, j'installe le modem. Ca marche ! Ce n'est pas vraiment la fibre optique telle que je l'avais connue dans les pays développés, mais qu'importe : le monde merveilleux de l'Internet s'ouvre à moi. J'approche mes doigts du clavier pour taper dans Google « comment épouser une deuxième femme sans que la première ne s'en aperçoive » quand l'ordinateur s'éteint, les ténèbres envahissent de nouveau la pièce. Ca y est, c'est terminé, une heure à peine de courant et le délestage revient. Combien de temps faudra-t-il pour bénéficier d'un nouveau sursis ? Douze heures, un jour, deux jours ? Pour moi, c'en est trop. De rage, je m'acharne sur mon modem tout neuf et à trop vouloir lui faire payer l'incompétence de mon gouvernement, je me fracture la cheville.

 

Clopin-clopant, je me traîne jusqu'à l'Hôpital de la mère et de l'enfant. Il paraît qu'on y est bien soigné. Ca aussi, ils l'ont dit à la Télé Tchad. C'est même Son Excellence la Première Dame, Epouse du Chef d'Etat, Madame la Générale-Sultane-Petite-fille-par-alliance-du-tueur-de-dinosaure-à-deux-têtes Hinda Deby Itno qui l'a affirmé en personne. Et en apparence, ça a l'air d'être vrai, en tout cas, les bâtiments semblent de la première jeunesse. Sauf qu'à l'intérieur, ni lit pour vous allonger, ni médicaments pour vous soulager, ni personnel médical pour vous soigner. C'est un peu comme si l'on avait installé un abri pour clochards dans la galerie des glaces du château de Versailles. Dépité, ne pouvant supporter la vue des interminables files de miséreux qui s'entassent dans les couloirs de l'hôpital, je renonce et m'en retourne chez moi, tout aussi boiteux.

 

Alors aujourd'hui, je suis là et je ne fais rien de ma vie si ce n'est soigner ma cheville fracturée. Ne croyez pas que je me complais dans cette situation, j'ai bien essayé de travailler. Il faut dire que j'ai fait des études pour cela, qui plus est à l'étranger. Mais mon dernier emploi, au Ministère de l'Education nationale a tourné en eau-de-boudin. Mon supérieur hiérarchique, le Directeur général de l'enseignement primaire et de l'alphabétisation, qui devait son emploi à ses accointances avec le frère du Président, m'avait demandé de lui apprendre à lire. Au bout de six mois, alors qu'on en était à essayer de tracer le lettre « f » de l'alphabet, il m'a pris en grippe, jugeant son apprentissage trop long. Ne pouvant un instant imaginer que la cause de cet échec était sa stupidité et non mon manque de pédagogie, il me confina dans un bureau avec une jeune stagiaire, plutôt jolie d'ailleurs. Nos relations étaient des meilleures jusqu'au jour où, par un miracle qui devait beaucoup à l'appétit pour les femmes du Directeur général, elle fut promue Cheffe de service de la coordination avec les autres services, poste spécialement créé pour son charmant minois. Dès lors, elle ne cessa de me considérer avec condescendance et devenue ma supérieure, me confia l'unique tâche de lui rappeler plusieurs fois par jours en quoi consistait son poste – chose que j'étais bien en peine de lui expliquer.

 

Rassemblant le peu dignité qui me restait, j'ai donc quitté la fonction publique et à présent, j'égrène les saisons sur ma natte, subsistant aux frais de mes parents. Souvent, pour me remonter le moral, je me dis que si le courant ne se faisait pas tout le temps la belle, je pourrais au moins regarder Télé Tchad. Là, j'apprendrais sans nul doute que Ndjamena est désormais la Doha de l'Afrique et que ses habitants s'en réjouissent profondément. Ah oui, ça, qu'est-ce que ça serait bien !

 

Fait à Deux-Châteaux (Ndjamena) le 24 février 2014,

 

 

Une correspondance spéciale du Bureau du M3F au Tchad

M3 F: Voir la vie en rose à Ndjamena, Doha de l'Afrique