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Publié par Mak

 

 

Là où la terre est rouge. Je prends plaisir à lire ce qui se dit dans le cadre de la fiction sur les africains, le continent, sur l’immigration, sur les diasporas. Ce n’est pas une cause en soi. Mais un axe de travail parmi tant d’autres qui oriente mes lectures. Je lis ce que des personnes venues d’Afrique disent de ce continent, de leurs vies loin de ce continent, leurs va-et-vient, les discours de ceux qui sont partis ou ont été arrachés à cette terre, il y a très longtemps. Lire aussi ceux qui découvrent ce continent, les migrants qui s’y accomplissent ou y sont saisis par une folie conradienne.
 
Le roman de Thomas Dietrich, un jeune auteur français s’inscrit dans cette dernière fournée. 23 ans est l’âge de l’auteur. Oublions ce paramètre. En lisant le titre de ce roman, l’ombre d’un petit quelque chose me dérange. Là où la terre est rouge. Il y a là une subtilité où un esprit suspicieux cogiterait à plein régime. Latérite ou hémoglobine ? L’auteur tente-t-il par cette ambiguïté de brandir une nuance qu’il souhaiterait partager avec son lecteur tout au long de sa lecture ? Le narrateur, quant à lui, redescend un fleuve quelque part en Afrique centrale. Le roman commence. Il a visiblement échappé à la mort en laissant derrière lui gloriole et pouvoir. Porté par les eaux et la pirogue, il évoque des mots qui font penser à Conrad.

 

 

Le jeune homme respire bruyamment, il reste couché au fond de la barque, craignant de chavirer. Ses traits sont tirés, son teint cadavérique. La peur transpire par tous ses pores [...] "ça y est" murmure-t-il. Il est arrivé au coeur des ténèbres, au coeur d'une Afrique vierge de toute présence humaine. De ce continent, il n'a connu que les bruyantes capitales, les vastes bidonvilles et les marchés animés. L'Afrique de carte postale, celle des animaux majestueux, des grandes étendues sauvages et des forêts denses, il l'a toujours laissée aux imprimeurs d'Epinal. Mais aujourd'hui, sa vie, il la doit à ce monde trop longtemps dénigré...

 

 

 p.7 éd. Albin Michel
 
Icare est son nom. Toute une destinée est attachée à un nom dont la symbolique n’est absolument pas neutre. Qu’est-ce-qui a conduit ce jeune homme « teint-clair » dans un tel dénuement en plein cœur de l’Afrique équatoriale. Ce dernier reconstitue les douze derniers mois singuliers d’un homme sans qualité qui errait sans but en région parisienne et qui du jour au lendemain se retrouve propulser dans les arcanes d'un pouvoir prédateur au Tshipopo. Avant cela l'échec est son quotidien, il est sans aucune ambition et Icare traine ses guêtres du côté de Château-Rouge et de Château d’eau où il rencontre Anténor, un militaire du Tshipopo. Habitué du restaurant miteux où se retrouvent régulièrement des ressortissants de ce pays, Icare se prend d’intérêt pour Circé, la gérante du restaurant…
 
Thomas Dietrich est un prosateur talentueux. Il maîtrise son style et développe dans cette première phase de la narration une réelle capacité à décrire les environnements  dans lesquels se meuvent ses personnages. La description de ces quartiers commerçants « africains » de Paris est réalisée avec la minutie d'un horloger méticuleux. Naturellement, l’auteur traduit la misère de ce petit peuple parisien sans aucune retenue. Naturellement. D’ailleurs la mise à nue de la séductrice Circé est un effeuillage complet et douloureux qui participe à ce regard acéré. Car, si cet arrêt sur images est juste, la lecture que l’on peut en faire venant d’une personne étrangère à ce milieu a quelque chose de gênant. Entendons-nous, le malaise que j’évoque est similaire au sentiment que m'avait procuré la lecture du roman Des fourmis dans la bouche de Khadi Hane.

Icare est cependant en souffrance. Et d'une certaine manière, il se nourrit tel un vampire des errements de ce petit monde. Il se crée un destin dans cette communauté du Tshipopo à Paris, parce qu’il n’existe pas ailleurs. Il claironne qu’il est étudiant à Sciences Po, institution qu’il ne connait que de nom. Alors qu’il s’apprète à attenter à ses jours, une opportunité totalement inattendue s’offre à lui d’aller servir dans les sphères du pouvoir du Tshipopo avec Antênor qui vient d’être nommé ministre.
 
Tout au long de cette lecture, le lecteur n’aura de cesse de se poser la question, surtout sur le volet africain de la description de l’histoire d’Icare, comment peut un aussi jeune auteur puisse rendre aussi prêt les dérives d’un pouvoir dictatorial dans un pays sans état qui fait penser à la Centrafrique ? Le romancier semble effet avoir une connaissance maîtrisée de son sujet. D’ailleurs tant qu’il se cantonne à cette dimension, son projet littéraire tient très bien la route, soutenu par une écriture simple, accessible mais que l’on sent travaillée. La faiblesse de ce roman suite à l'émergence d'une romance qu’Icare raconte. Alceste. Pour une raison que j’aie du mal à expliquer, le lecteur que je suis a eu du mal à y adhérer. Empêtré dans la description du travail de malotru que mène Icare qui s'approche du soleil, l’introduction de la figure angélique - dont la fonction est de participer à la rédemption de cette brebis égarée – n’est pas à la hauteur de l’ensemble du roman.
 
Qui est passionné de mythologie grecque s'attendra à voir Icare se bruler les ailes, Anténor trahir, Alceste se sacrifier. Qu'en sera-t-il sous la plume de Thomas Dietrich? Moi, je le sais. Mais vous? 

 

 

Château-Rouge, c'était plus que le nom d'un quartier, c'était un cri qui résonnait dans le coeur de tous les Africains de France et qui les habitait, parfois jusqu'à l'obsession. Une sorte d'agora où se retrouvait une population de plus en plus ostracisée. Privés de travail de logements décents, de famille, ces exilés venaient traîner leur mélancolie dans les bars déglingués de la Goûtte-d'Or. Là, une chaleur reconfortante les envahissait lorsqu'ils entendaient une rumba congolaise ou écoutaient une commère médire sur telle ou telle de leurs connaissances. Lorsque leurs minima sociaux tombaient, cigales magnifiques, ils régalaient leurs amis de maffé et de poulet yassa, souvent jusqu'à la nausée. La bière coulait à flot, son amertume soulageant les coeurs. Pour un temps seulement, car, très vite, la galère recommençait.

p.35 éd. Albin Michel

Il y a pas mal de chose à dire. Le propre d'un bon texte. Susciter des réactions. Faire un état des lieux des discours. 

Thomas Dietrich, Là où la terre est rouge

 

Thomas Dietrich : Là où la terre est rouge